Une semaine après le début des violences en Nouvelle-Calédonie, la situation reste tendue, des routes sont toujours bloquées, l’aéroport fermé. Au niveau international, la crise sur ce territoire français du Pacifique, suscitée par une réforme de la loi électorale, a fait monter d’un cran les tensions entre la France et l’Azerbaïdjan, qui est accusé d’instrumentaliser les griefs des indépendantistes et de participer à des campagnes massives de désinformation. Ce n’est pas la première fois que le rôle trouble de l’Azerbaïdjan est démontré. De la « diplomatie du caviar » aux campagnes des hackers informatiques, c’est une guerre hybride qui se déroule, estime Tigrane Yégavian, chercheur au Centre français de recherche sur le renseignement, spécialiste du Caucase.
Décryptage
Entretien publié le 21/05/2024 sur rfI
Par : Juliette Gheerbrant

RFI : Que veut réellement l’Azerbaïdjan ?
Tigrane Yégavian : L’Azerbaïdjan, en exerçant cette guerre hybride contre la France, poursuit deux objectifs. Le premier consiste à déstabiliser la France en interne, en utilisant un outil d’ingérence dans son talon d’Achille qui est l’outre-mer et plus précisément la Nouvelle-Calédonie. Et elle le fait en mesure de rétorsion contre la politique pro-arménienne de Paris face à l’Azerbaïdjan qui occupe déjà plusieurs portions de territoire arménien, mais qui menace de poursuivre son agression contre l’Arménie. C’est donc la première réponse de Bakou. Le deuxième objectif s’inscrit dans un cadre plus large : le régime dictatorial azerbaïdjanais a, depuis plusieurs années, endossé le leadership du groupe des non-alignés aux Nations unies. C’est dans cette optique que le pays pratique un énième volet de son influence, en se positionnant en champions du tiers-monde, mais il le fait de façon extrêmement opportuniste, voire hypocrite, pour deux raisons : la première parce que l’Azerbaïdjan est lui-même un État colonial qui a envahi le Haut-Karabakh, qui a colonisé cette région qui est une région historiquement arménienne. La deuxième, c’est que l’Azerbaïdjan, cela ne vous a pas échappé, ne s’en prend pas aux Britanniques, il ne s’en prend qu’aux Français. Alors qu’il y a aussi sûrement des soucis dans le Commonwealth anglais, mais Bakou a un partenariat avec le Royaume-Uni.
Est-ce qu’on peut parler de rapprochement de l’Azerbaïdjan avec Moscou ?
L’Azerbaïdjan pratique ce qu’on appelle le multi-alignement. Un peu comme les Indiens. Le pays, pour des raisons opportunistes et géostratégiques, est très proche de la Turquie, avec lequel il a une langue en commun, une idéologie en commun. Mais il s’est beaucoup rapproché de la Russie, surtout à l’aune du conflit en Ukraine, puisque c’est par l’Azerbaïdjan que transitent les exportations d’hydrocarbures russes qui contournent les sanctions internationales. Donc, il y a une interdépendance croissante. Et y a aussi une familiarité en termes de régime politique, puisque la famille au pouvoir en Azerbaïdjan, les Aliev, sont de purs apparatchiks du pouvoir soviétique qui tiennent le pays en coupe réglée depuis les années 1960. L’Azerbaïdjan et la Russie travaillent de concert en France et en Afrique francophone pour déstabiliser la France. J’en veux pour preuve le mode opératoire des hackers azerbaïdjanais qui diffusent des fake news contre la France : sur les JO de 2024, les punaises de lit, les violences policières… Tout cela a été identifié comme une manœuvre conjointe avec les Russes. La Russie ménage le pays parce qu’elle a besoin d’emprunter son territoire pour exporter ses hydrocarbures, et en retour, les Russes ont accepté d’évacuer leurs troupes du Haut-Karabakh – où stationnait un contingent de maintien de la paix. Aujourd’hui, la Russie est plutôt en position de faiblesse, mais tout cela est fluctuant et éphémère : si la Russie retrouve sa puissance dans la perspective d’une victoire en Ukraine, il y a fort à parier que le rapport de force va changer. Mais la force des Azerbaïdjanais, c’est de « retourner le rapport de force ».
Dans ces relations, les enjeux sont importants également pour l’Union européenne ?
L’Europe est vraiment inaudible : d’un côté, on diabolise monsieur Poutine, qui est l’agresseur de l’Ukraine, et de l’autre côté, on utilise un partenaire soi-disant fiable – monsieur Aliev – qui nous vend du pétrole et du gaz (en grande partie en réalité du gaz russe). Et madame Ursula von der Leyen le qualifie de partenaire fiable alors qu’il s’est débarrassé de 99,9 % de la population arménienne autochtone. Donc, à un moment, il faut que l’Europe soit cohérente avec son discours humaniste et démocratique. Et qu’elle opère un train de sanctions pour freiner les velléités belliqueuses de monsieur Aliev Le problème, c’est qu’il y a un manque total de courage politique.
Est-ce que l’Union européenne peut se passer de l’Azerbaïdjan dans le domaine énergétique ?
Les importations azerbaïdjanaises d’hydrocarbures représentent grosso modo 3,5 %, voire 4 % de la consommation européenne, avec des variations d’un pays à l’autre. Donc ce n’est pas du tout équivalent à ce qu’on importe de Norvège ou d’Algérie, ce n’est pas le même volume. Sans oublier qu’il y a encore une grande partie de ces importations qui sont en fait du gaz russe qu’on paye plus cher. Il y a une vraie tartufferie de la part de l’Europe. Je pense qu’elle est en train de perdre son âme en se couchant devant un régime autoritaire et belliqueux comme l’Azerbaïdjan. Je m’étonne que Charles Michel félicite la réélection d’Ilham Aliev à 99 % des voix. Il aurait très bien pu s’abstenir de le faire, mais cela prouve à quel point on est décrédibilisé et c’est un vrai souci, parce que cela engage aussi l’avenir du projet européen et de sa cohérence.
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