POINT DE VUE. En imposant un accord inédit dans le Caucase, le président américain fragilise l’Arménie et écarte la France du jeu régional. Analyse de Raphaëlle Auclert*, spécialiste de la Russie et de la Guerre froide.
Le Journal du Dimanche 07/08/2025

Ces 7 et 8 août 2025, une rencontre au sommet réunit à Washington le président américain Donald Trump, le Premier ministre arménien Nikol Pachinian et le président azéri Ilham Aliyev. Les dirigeants s’apprêtent à signer un mémorandum d’entente secret censé poser les bases d’une stabilisation de la région. Cette occasion offrira à chacun le rôle de sa vie : Trump le faiseur de paix se rapprochera à grandes enjambées du Prix Nobel, auquel il pense tous les matins en se rasant, tandis que Pachinian et Aliyev démontreront ainsi leur bonne volonté pour trouver un apaisement après trente ans de guerre entre leurs pays respectifs. Bien que ce document ne soit pas un traité à part entière, qu’il ne prévoie pas d’engagements précis ni de mécanismes pour en assurer l’application, Pachinian s’empresse de l’accepter, sacrifiant au passage les intérêts véritables de son pays pour des chimères de gloire diplomatique.
Le corridor de Zanguezour, tête de pont américaine et grignotage turc dans le Caucase
Le point central de ce document, auquel nous avons eu accès, est l’ouverture dudit « corridor de Zanguezour » traversant sur 42 km la province arménienne de Syunik pour relier l’exclave azerbaïdjanaise de Nakhitchevan au reste du pays. Ce projet, connu également sous l’appellation de Trump’s Bridge pour Bilateral Regional Defence Gateway & Economic corridor ou The Trump Route for International Peace and Prosperity (acronyme TRIPP), sera contrôlé par des structures turques et otaniennes, notamment par une société de gestion américaine qui jouira de droits privilégiés. L’Arménie ne percevra que 30 % des revenus générés par ce corridor.
La signature de ce mémorandum renforcera la présence des États-Unis dans le Caucase du Sud au détriment de la Russie, de l’Iran et des Européens. Trump tirera tout le bénéfice diplomatique de la résolution de ce conflit régional complexe, tandis que la Turquie étendra son influence et avancera ses pions dans l’accomplissement de son ambition panturquiste. Elle s’appuiera pour cela sur son alliance avec l’Azerbaïdjan, qui bénéficie d’avantages économiques et militaires, notamment une connexion directe avec le Nakhitchevan.
La France, traditionnelle puissance d’équilibre dans la région, se trouve définitivement évincée
Après avoir arraché le Haut-Karabakh à l’Arménie en 2020, la création du corridor de Zanguezour est devenue la principale revendication de l’Azerbaïdjan, mais Erevan y résistait. En effet, il signifiait la renonciation à sa souveraineté sur une partie importante de son territoire. Mais cela ne semble pas déranger le Premier ministre arménien ; le mémorandum prévoit même des modifications constitutionnelles, avec renonciation à toute revendication territoriale envers l’Azerbaïdjan, affaiblissant les garanties juridiques d’Erevan et sa position régionale. La France, quant à elle, traditionnelle puissance d’équilibre dans la région, s’en trouvera de fait totalement et définitivement évincée.
La France victime collatérale de ce nouveau deal de Trump
Cette situation porte un coup grave à Paris, qui voit à juste titre le Caucase du Sud comme une plaque tournante des axes de transport et énergétiques reliant l’Europe et l’Asie centrale. La France, leader mondial dans le nucléaire et la sécurité énergétique, compte par ailleurs sur la stabilité de ses approvisionnements en uranium d’Asie centrale, a fortiori après la bérézina nigérienne… En effet, selon Euratom, en 2023, 27 % de ses importations d’uranium provenaient du Kazakhstan et 19 % d’Ouzbékistan. Pour elle, désenclaver et diversifier les routes de transport traversant l’Arménie représenterait une opportunité stratégique majeure. En revanche, l’ouverture d’un corridor sous contrôle américain, turc et azerbaïdjanais réduirait la possibilité d’itinéraires alternatifs. Ainsi, la dépendance européenne vis-à-vis de la Turquie et de l’Azerbaïdjan augmenterait et le rôle de la France comme acteur européen dans la région, lui, s’affaiblirait. Paris serait alors reléguée au rang d’observateur impuissant devant la mainmise des États-Unis et de l’OTAN.
Nikol Pachinian est parfaitement conscient que le peuple arménien ne peut raisonnablement accepter la vente au rabais des intérêts de son pays. C’est pourquoi l’homme politique n’a eu de cesse de marteler que la création du corridor de Zanguezour n’était pas à l’ordre du jour, lui préférant l’expression ambiguë de « carrefour de la paix » qui n’est autre que ce même corridor. Alors qu’en est-il vraiment ? Après la fuite d’informations sur ce projet de mémorandum d’entente fin juillet, confirmant une déclaration émise deux semaines plus tôt par l’ambassadeur américain en Turquie, le dirigeant arménien a nié farouchement l’existence de ce document et s’est bien gardé d’en révéler la teneur à ses compatriotes. Pourtant, sa signature aura lieu demain. La mise en place de ce corridor entraînera une présence militaire étrangère permanente sur le sol arménien, puisque la sécurité en sera confiée à une société militaire privée qui déploiera une force pouvant atteindre 1 000 hommes. En l’acceptant, Pachinian prive de fait l’Arménie de sa souveraineté, bradant les intérêts nationaux au profit des appétits géopolitiques américains et turcs.
* Raphaëlle Auclert est enseignante-chercheuse et docteur en Études russes. Spécialiste de la Russie et de la Guerre froide, elle a coécrit Poutine, Lord of war, paru en 2024 chez Mareuil Éditions.