Annie et Jean-Pierre Mahé
Éditions Gallimard, collection « Découvertes »
(2005), 160 pages, 12,5 cm x 18 cm
Entre mer Noire et mer Caspienne, Caucase et Mésopotamie, le haut plateau arménien, dominé par le mont Ararat où se serait échouée l’arche de Noé, vit éclore l’une des plus importantes civilisations du Moyen-Orient.
À la fin du VIe siècle avant J.-C., les Arméniens y fondent un puissant royaume qui devient, en 301, le premier État officiellement chrétien. Située au carrefour des grands Empires perse, romain, byzantin, puis arabe, mongol, ottoman et russe, cette terre a toujours été âprement disputée.
Les brèves périodes d’indépendance de l’Arménie, entrecoupées de siècles de sujétion et d’occupation, lui ont toutefois permis de forger les armes d’une forte identité culturelle : une foi inébranlable, une écriture et une littérature exaltant la conscience nationale.
Victime en 1915 du premier génocide du XXe siècle, le peuple arménien a su préserver, tant dans la mère-patrie qu’en diaspora, cette culture millénaire dont Annie et Jean-Pierre Mahé retracent avec une brillante érudition les grands jalons.
Lire l’article de Parole & Patrimoine
(un extrait ci-dessous)
Quand un chercheur expert de l’Arménie et son épouse acceptent de vulgariser leur savoir dans le cadre d’une collection exemplaire au plan éditorial, cela donne au lecteur un intense moment de bonheur
« L’épreuve des siècles », le titre fait écho à ce vers de Tcharents, d’un poème que les auteurs citent dès l’entrée du livre :
« Où que je sois, je n’oublierai jamais notre chant de plainte endeuillé »
L’exil, le deuil et le chant : comme toujours dans cette collection « Découvertes », les images à l’entrée du livre vous immergent dans le sujet. C’est ici un mariage en 1910 en Anatolie, le catholicos Sahak II avec la communauté à Alep en 1925, de toutes jeunes filles sur une scène à Adana en 1901, une famille à Gardanne en 1930 devant son épicerie… Quelques pages, et vous pressentez les douleurs toujours actuelles de l’histoire.
Puis viennent cinq chapitres qui suivent les siècles, où le propos brillant se conjugue avec une riche iconographie, dans une relation étroite où l’interprétation des images fait un écho aux arguments de l’approche historique. Le territoire est d’abord planté, hommes et montagnes, et les cartes montrent cette Arménie historique, dix fois grande environ comme la république actuelle, et qui fera comparaison tout au long du livre. Premier état chrétien du monde, ballotté d’abord entre les Perses sassanides et les Romains, l’Arménie se forge une identité malgré tout, malgré les Seldjoukides, les Mongols, les Turcomans, malgré les déportations vers Ispahan, malgré l’oppression des Ottomans dès le XVIIe siècle (« En ville, négociants et artisans arméniens sont étroitement surveillés. Ils doivent s’habiller de bleu rayé de blanc, pour être immédiatement identifiés »). Puis, ce sont les Russes au XIXe siècle, l’Europe qui ne bronche pas quand on cherche à exterminer ce peuple au début du XXe siècle.
Mais sur l’autre versant des siècles, il y a une langue, une littérature à profusion exaltant l’arménité, des lieux, l’architecture, les manuscrits, l’intelligence du négoce et cette capacité à se recommencer partout dans le monde. Les visuels très judicieusement choisis montrent cela d’abord, et cela fait puissance comme le chant inextinguible.

