« La valise ou le cercueil » – Revue des Deux Mondes – 3 déc 2020

Analyse par Taline Kortian
dans la Revue des Deux Mondes du 3 déc 2020

Je viens d’un pays que le commun des mortels peine à retrouver sur la carte du monde. À côté se trouve une sorte de province qu’on ne saurait orthographier. On croit comprendre que le Haut-Karabagh raconte un énième conflit caucasien de plus, et, comme à chaque fois que c’est loin, dans l’espace ou dans le temps, que c’est complexe parce que cela exige des prérequis, que c’est l’Autre, cet Autre dont on ne perçoit pas immédiatement le lien avec soi, on écarte assez naturellement le problème.

« Il y eut des royaumes arméniens de l’Antiquité tardive au Moyen-Âge, qui se succédèrent pendant des siècles. »

Entre 1918 et 1920, l’Arménie, la Géorgie et l’Azerbaïdjan prennent leur indépendance après l’effondrement de l’Empire russe. C’est la naissance de la première République d’Arménie. Là, encore, ont lieu de terribles massacres des populations arméniennes, qui s’espacent et s’estompent sous l’ex-URSS de Lénine. En 1921, sous la direction de Staline, le bureau caucasien du comité central du Parti bolchévique redessine arbitrairement les frontières de ses pays satellites et une bonne part de l’État d’Arménie, plus précisément le Haut-Karabagh, se retrouve en Azerbaïdjan.

««Un peuple, deux États » clame Erdogan à la manière d’« Ein Reich, ein Volk»»

Les Azéris sont un peuple turcophone, de fond culturel turc, partageant avec les néo-ottomans quelques valeurs bien ancrées telles que la haine de l’Arménien et le rêve panturquiste de réunir tous les peuples turcophones en un seul et même empire. « Un peuple, deux États » clame Erdogan à la manière d’« Ein Reich, ein Volk ».
Ainsi, de façon relativement prévisible, au moment de la perestroïka, l’internationale communiste céda la place au nationalisme azerbaïdjanais qui s’illustra par une série de pogroms d’Arméniens, de Bakou jusqu’au Haut-Karabagh en passant par Soumgaït (Azerbaïdjan). Dans l’urgence de sauver sa population, la jeune seconde République d’Arménie entra en guerre contre l’Azerbaïdjan en 1992. À cette époque, à la grande surprise de tous, l’armée arménienne maîtrisa militairement une guerre qui se solda par un cessez-le-feu et l’indépendance de la République d’Artsakh, reconnue par l’Arménie (et le Sénat français depuis le 25 novembre dernier seulement). Aucun accord de paix ne fut signé, aucun membre de la communauté internationale ne se sentit concerné par la question.
En vingt-huit ans, le cessez-le-feu fut rompu à plusieurs reprises par l’Azerbaïdjan dont l’obsession était de reconquérir « les territoires occupés par les Arméniens », Arméniens n’aspirant qu’à rester en vie, chez eux, près de leurs écoles, leurs cimetières, leurs églises, leurs monastères quasi millénaires pour la plupart, bien plus anciens pour certains.

Si l’heure est au bilan, je dois déplorer que sur vingt-huit ans, la démocratie arménienne fut confisquée vingt longues années par quelques oligarques mafieux flirtant avec la Russie de Poutine. Quand la jeunesse arménienne luttait pour un État de droit, la jeunesse azérie se mobilisait derrière ses dictateurs, Erdogan et Aliev, pour parfaire ses compétences en nettoyage ethnique.
Quand le Premier ministre arménien, le démocrate Nikol Pachinian, récupérait un pays et son armée ruinés par ses prédécesseurs, et tentait depuis 2018 un rapprochement avec l’Europe qui froissait l’orgueil russe, l’Azerbaïdjan préparait savamment son attaque avec un armement dernier cri, illégal, made in Turkey et par un appel d’offre de 100 dollars par tête d’Arménien décapité aux djihadistes turcs, syriens et pakistanais.

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